Chez moi c’est…

« Chez toi, c’est Gaza! » Papa n’avait de cesse de me chuchoter cette phrase, avec son impénétrable sourire, lorsque maman détournait l’oreille. Elle, elle aimait le voyage : elle discutait souvent de passeports, de visas, de frontières, d’ailleurs. Elle me parlait d’aventures pour lesquelles même le cinéma américain finirait par s’intéresser. Des hommes armés, des passeurs, des tunnels, ceux de la Grande Évasion, des planques sous les trains, … naturellement, elle promettait toujours que tout finirait bien. « Chez toi, c’est le Monde! », semblait-elle lui répondre.

Papa avait réponse à tout et clamait que si nous partions tous, « chez-nous » n’existerait plus. Quand nous marchions près du grand mur, il ne manquait jamais de ma rappeler qu’il serait idiot de quitter une si belle terre, qu’on avait mis tant de soin à protéger avec cette clôture. Il me confiait que même des grands artistes venaient parfois le peindre. Qu’on l’appelât « le mur de la honte », car avant son édification, on se sentait penauds d’en avoir point ; qu’on enviait alors les Américains qui, eux, en possédaient un !

Et puis les bombes se sont mises à pleuvoir à nouveau, faisant exploser souffrance & colère. Partout. Encore. Papa ne me laissait plus aller jouer dehors. Maman, chaque matin, se désolait en revenant du marché. Elle m’expliquait que les Hommes étaient parfois fous. Qu’ils voulaient la même terre et se disputaient son ciel. Que chez moi, on prétendait qu’il était appendu à un croissant de lune. Que chez eux, on affirmait qu’il était le théâtre d’une étoile. Que l’univers était un et indivisible, et qu’un jour, « chez moi » serait le plus bel endroit sur Terre pour contempler le crépuscule d’un passé douloureux et ainsi, l’aube d’un jour nouveau. Que le soleil sécherait alors toutes les larmes du Monde.

Cette nuit, une épaisse fumée assourdit les cris et les pleurs. Maman & Papa dorment sur le sol, parmi les décombres de nos murs. S’ils étaient éveillés, ils m’expliqueraient sans doute qu’on avait simplement voulu offrir une nouvelle étoile à la nuit, mais qu’elle était malheureusement retombée sur notre maison. Bientôt, je ne vois plus que la voute céleste à travers le toit éventré. Le ciel me regarde à présent : ses astres se rassemblent finalement pour l’inonder d’un même scintillement, qui maintenant m’aveugle et m’emporte.

Chez moi, c’est…

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